Mission impossible

Publié le par Plume bleue





Mission impossible

Première partie : La mission de 3mi.



N° 3 688 212 pénétra dans le hall luxueux de l’immeuble de la 791e rue. Aussitôt, un androgroom femelle plana jusqu’à lui, s’arrêtant assez près pour qu’il pût détailler son décolleté en W.
Il – elle - ça – ouvrit la bouche et avala la carte qu’il avait préparée, sur laquelle figurait son identité, son arbre généalogique jusqu’à la 15e génération, son casier judiciaire, son dossier médical, le solde de ses comptes en banque, ses préférences politiques et sexuelles, ses états de service au TRUST et son numéro d’ordre. Seul son compte confidentiel au Trésor n’y figurait pas, car connu seulement du Ministère du Contrôle Intérieur qui rémunère les agents du TRUST.
Il-elle-ça lui recracha sa carte après l’avoir lue et transmise à qui de droit, puis ça lui fit un sourire et le précéda sans toucher terre jusqu’au 41e étage où l’attendait n° 13.

N° 3 688 212 apprécia l’ambiance du salon d’attente du 41e. Une tempête d’hélium sur Jupiter, dans la zone de la Tache rouge. Spectaculaire et d’actualité. Ca lui rappelait le tsunami qui avait englouti la Floride, quelques mois auparavant.
Au bout d’une minute et quarante quatre secondes, alors que 3 688 212 –que nous appellerons désormais 3mi- commençait à s’impatienter, la tempête jovienne s’estompa et n° 13, ou plutôt son hologramme, apparut dans son champ de vision. Il ne perdit pas de temps en préliminaires et en vint immédiatement au sujet :
« votre mission, si vous l’acceptez, consiste à éliminer cet homme ». Simultanément apparut une image 3D du déviant. Vêtu à l’ancienne, l’homme se promenait en marchant ( !) au bord d’une étendue d’eau, avec des livres-papier ( !) sous le bras. Cela seul suffisait à le cataloguer. Aussi bien, 3mi ne fut pas surpris de ce qui suivit.
« Indocile de catégorie 1, Universitaire, favori pour le Prix Nobel de Sciences écologiques, il poursuit des recherches sur l’eco-système, dont les résultats sont susceptibles de contrarier nos projets économiques. Il importe qu’il soit éliminé avant la réunion du Jury Nobel, car l’attribution du prix rendrait son élimination plus délicate. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus. Vous trouverez le matériel habituel dans le mur qui vous fait face. Dès le contrat réalisé, votre compte au Trésor sera crédité, selon la tarification « hors classe » forfaitaire, de 1 million de Dolleuros. Vous pourrez en outre bénéficier des services gratuits d’un andrescort femelle, conformément à vos préférences sexuelles, durant deux semaines, 24 heures sur 24. En cas d’échec, seuls vos frais de missions seront remboursés - si vous êtes vivant - et vous serez rétrogradé à la deuxième classe des Nettoyeurs. En cas de décès, vos ayant- droits recevront l’indemnisation prévue.
Appuyez sur le bouton vert si vous acceptez la mission, sur le rouge si vous refusez. Je vous rappelle que vous avez un crédit de 3 refus et qu’au-delà, vous serez rétrogradé à la deuxième classe. Fin du message. »

3mi appuya sur le bouton vert et se retrouva instantanément dans la tempête jovienne.
Il trouva sans difficulté le matériel standard –un pistolet à balles ADN, le célèbre « tue-en-ville »- à l’endroit indiqué, et le rangea dans son Holster.

Puis ça vint le chercher et le reconduisit en souriant jusqu’à la rue.

¤




Les rives du Lac Huron

Deuxième partie : La traque



Il pleuvait. Depuis quatre heures. Une pluie tropicale qui vous trempait jusqu’aux os quand vous en aviez, ce qui était le cas de 3mi, humain véritable et certifié d’origine, intégralement, sans compléments bioniques. Une pluie tropicale normale en ce mois de novembre, dans la région des Grands lacs. Au même moment, certains veinards se prélassaient au Sahara, à Ben Laden Island, au bord de l’Afriquérannée, cette mer nouvelle qui avait recouvert le tiers du continent africain en 2048 quand le niveau des eaux eut suffisamment monté pour réaliser le rêve de Jules verne.

Ouais … Le tourisme, ce serait pour plus tard… Mais il fallait attendre la fin de la pluie pour que le Professeur se risquât à sa promenade quotidienne près la rive du lac Huron … Les pluies pseudo-tropicales rouges, chargées de déchets toxiques, étaient dangereuses, sauf à sortir en scaphandre, ce que n’appréciait pas le bonhomme d’après les renseignements de 3mi. Lui-même s’était abrité dans un arbre à bulles dès le début de la pluie et n’en sortirait pas avant la fin … 3mi avait relevé la visière protectrice de son visio-casque, inutile tant que les rayons mortels du soleil étaient interceptés par les nuages, et réfléchissait dans sa bulle. En fait, il ne réfléchissait pas vraiment. Il eut été plus exact de dire que ses pensées vagabondaient.

Cela lui arrivait rarement. Il frisait la faute professionnelle … Mais toujours, ses pensées revenaient à l’homme qu’il allait tuer. L’homme qui marchait debout sur ses pieds, sans but défini, en regardant l’eau d’un lac, et qui tenait serrés sous son bras des livres-papiers. Un génie dans sa spécialité, mais un passéiste indocile –drôle d’hybride ! Comment avait-il pu passer à travers le filtre des contrôles hiérarchiques et arriver à occuper une position de sommité scientifique ? Cela seul donnait à réfléchir –mais 3mi n’était pas payé pour répondre à cette question. Il devait se concentrer sur son objectif : tuer.

Aucune erreur n’était possible. La balle intelligente auto-guidée du pistolet ADN repérait sa cible par analyse de son ADN puis filait vers elle à trois fois la vitesse du son en évitant tous les obstacles. Elle n’explosait qu’une fois à l’intérieur de sa cible qu’elle détruisait en se suicidant. Bien sûr, 3mi aurait pu tirer sur la maison du Professeur, en espérant au seuil de risque de 0,5%, que la balle trouverait sa cible dans la maison après avoir perforé quelques parois. Cependant, certaines parois spéciales pouvaient arrêter la balle, plus exactement la « piéger », l’empêchant de se dégager pour retrouver sa proie. 3mi, qui avait besoin d’argent comme toujours, ne souhaitait pas courir ce risque.

La pluie cessa. Le soleil perça. 3mi rabattit sa visière protectrice et sortit de sa bulle. Au même instant, à moins d’un km de là, la porte de la maison du Professeur s’effaça et un homme sortit en marchant, des livres sous le bras.
3mi arma son tue –en- ville et descendit de l’arbre à bulles.

La chasse commençait. Elle serait brève.


* *
*


Le Professeur vit 3mi s’avancer. Simultanément, le Professeur vit 3mi s’avancer.

Près de ce lac où, jadis, près de 200 espèces indigènes de poissons s’ébattaient, dont il ne restait que celles qui avaient survécu à la pollution, à l’homme, et aux espèces prédatrices rajoutées par l’homme à la demande les firmes agro-alimentaires, le Professeur alla à la rencontre de 3mi.

896 mètres les séparaient. La portée utile du Tue-en-ville était de 800 mètres environ. Voire plus, pour les derniers modèles.
Le professeur s’arrêta et regarda dans la direction de 3mi. 3mi avait l’impression qu’il le regardait dans les yeux, ce qui était bien sûr impossible, à cette distance.
3mi prit son Pistolet-ADN, dans son holster. Une balle suffirait, comme d’habitude.

Le professeur sourit, mais 3mi ne le vit pas. La balle intelligente fusa hors du canon … une seconde plus tard, la tête du Professeur explosa.
3mi remit l’arme dans son étui et prononça une brève prière, ainsi qu’il le faisait toujours. Un nuage cacha le soleil. Les rives du Lac Huron s’assombrirent, comme pour saluer la mémoire de l’homme.

Le Professeur se leva de son siège.


¤






Troisième partie : Echec et mat



Le professeur se leva de son siège et sortit sur la plage.
Il ne portait pas de livres ; il ne regardait pas le lac ; il regardait 3mi.
Il enjamba … son propre cadavre … sans un regard pour le fouillis de connexions qui s’échappait du tronc sans tête.

Il fallut à 3mi quelques secondes pour comprendre, le temps que sa pensée chancelle entre ses idées troublées … Il avait abattu soit un clone, soit un droïde … Probablement un droïde … Et le Tue-en-ville était vide.

Il ne lui restait d’issue que l’affrontement physique, à l’ancienne … Aucun problème, il était entrainé et plus jeune que l’homme qui s’avançait vers lui. 3mi se redressa, se mit en posture Heiko-Dachi, et fixa l’adversaire dans les yeux, se tenant prêt à anticiper toute action de sa part.

Il voulait partir en vacances, merde ! Et pour ça, il avait besoin de la prime.

Le Prof était à la bonne distance, observant paisiblement 3mi. Ce dernier fit deux pas en avant et attaqua directement par Mai-Te, à une vitesse telle qu’un œil humain n’aurait pu décomposer le mouvement.

Mais qui a dit que l’œil du Professeur était humain ?

Quoiqu’il en soit, 3mi ne rencontra que le vide et retomba lourdement sur le sable.
Souplement, il se releva et se rua sur le Prof de toute la puissance de ses 120 kilogs … Le Professeur recula d’un pas, d’un seul petit pas, et repoussa 3mi d’une main. Puis cette main se referma et prit 3mi dans un étau. Une voix douce dit : « Suivez-moi, 3 688 212, je vais vous conduire à celui que vous voulez voir ». Puis le paysage sembla se dissoudre, le soleil de mort éclata et 3mi perdit conscience tandis qu’un oiseau-moqueur lançait son cri.


***



Le Professeur –le vrai- s’adressait à 3mi. Ses cheveux longs et gris, mais soignés, sa courte barbe, ses yeux vifs et brillants, son parler précis en anglais classique du 20ème siècle, tout révélait l’indocile, comme les innombrables livres-papier qui habitaient son immense bibliothèque. Le soleil du couchant, filtré par les vitres anti-UV, éclairait une vaste pièce dans laquelle deux hommes, un droïde et une chose indéterminée, se tenaient ; deux assis, deux debout –si l’on peut dire, s’agissant de la « chose » ; et leurs ombres s’allongeaient sur le sol.
3mi était assis sur un rayon-fauteuil, face au Professeur. Le droïde posait doucement sa main sur son épaule et 3mi n’ignorait pas qu’au moindre mouvement menaçant de sa part, cette main lui briserait les os.
Comment 3mi savait-il qu’il avait en face de lui le véritable Professeur ? Il savait, voilà tout. Comme il savait, ou commençait à comprendre, qu’il ne sortirait pas moralement indemne de cette mission …

Le Professeur parlait calmement, sans ouvrir la bouche, en regardant 3mi dans les yeux. Au passage, le cerveau de 3mi enregistrait des mots qu’il n’avait pas l’habitude d’entendre : « paix », « beauté », « solidarité du vivant », « équilibre », « développement durable », « justice », « liberté », « civilisation », « culture » …

Le Professeur « parla » longtemps dans la tête de 3mi. La Chose semblait écouter, elle aussi. Sur l’épaule de 3mi, la pression douce de la main du droïde était toujours égale, presque une caresse –redoutable. Les ombres avaient depuis longtemps disparu du sol, et une Lune rouge avait remplacé le soleil dans le ciel nocturne. Une lumière douce, qui ne causait pas d’ombres, régnait dans la pièce. Elle émanait des êtres eux-mêmes. Et plus le Professeur « parlait », plus cette lumière brillait.


***



L’aube accrochait ses perles au front de la montagne lorsque 3mi se leva. La main du droïde avait quitté son épaule. Le Professeur s’était tu et ses yeux s’étaient clos. La Chose glissa jusqu’à 3mi et le regarda. Elle l’investit et l’accueillit au sein de l’Un.

3mi se leva et sortit pour accomplir la plus grande mission de sa vie. Il savait maintenant pour quoi il vivait, pourquoi il marchait, et vers quel but.



¤





Quatrième partie : La solution finale

Washington D.C.
1600, Pennsylvania Avenue NW

11h

La ville poussait ses tentacules dans la brume. Une tornade était prévue pour le soir à 16h18. Elle dissiperait la brume sans doute. Temporairement ; et la brume éternelle reviendrait. Elle faisait partie de la ville, elle était née d’elle, elle la revendiquait comme sa chose, qu’elle étouffait dans ses bras du matin au soir.
Le vieux bâtiment blanc en grès d’Aquia, inspiré, dit-on, d’un château français du 18e siècle, était naturellement protégé par une bulle … mais aussi par les droïdes du New-FBI, de la CIA, et aussi de la NSA et de la DIA, entre autres.
Aucun problème, 3mi était invisible à leurs yeux et indétectable pour leurs systèmes de sécurité : il naviguait dans l’aura de la Chose et utilisait pour cela un des innombrables pouvoirs de l’Un.
La tornade commencerait à 16h18, et l’autre évènement aurait lieu à 16h30.

11h43

3mi pénétra dans le hall central de la Maison Blanche, au premier étage du bâtiment.


***


A sa gauche se trouvait le vieux salon « Est » et devant lui, entre lui et le portique sud, le salon bleu, jadis redécoré en style français par Jacky Kennedy –la femme d’un Président du Siècle des Utopies.
A sa droite, la grande salle à manger où des serveurs humains –un luxe- mettaient la dernière main aux préparatifs du déjeuner présidentiel –cuisine française aujourd’hui.
Dans les sous-sols du bâtiment, des centaines de civils et quelques militaires s’affairant à la sécurité du Président, de la nation, du monde, de l’univers, surveillaient des centaines d’écrans muraux, des millions de communications, des milliards d’individus numérotés –comme naguère l’était 3mi.

… S’ils avaient su !

3mi attendrait que le Président ait fini de déjeuner.
Il monta d’un étage en traversant les plafonds et s’assit dans le salon d’attente Est du deuxième étage, à côté de la chambre Lincoln et face à la « Chambre jaune » ; il entreprit, pour passer le temps, d’explorer le monde de l’Un.


***

Dans la « chambre jaune »
15h 56

Ca gardait la porte du salon jaune, plus connu sous le nom de « Bureau ovale ». Le même modèle que celui du début de l’aventure, mais en infiniment plus redoutable.
3mi traversa ça qui ne broncha pas. Il sourit intérieurement en pensant que lorsqu’il traversait, sous forme humaine, un andrescort femelle, les râles de plaisir auto-programmés lui cassaient les oreilles. Rien de tel ici.

Le Président, pensif, regardait les jardins, face au balcon Truman, entouré des meubles Empire du célèbre bureau.

Ce qu’ils se dirent –car ils se parlèrent- ne figure pas dans les mémoires de l’Un3mi. Mais voici ce que l’on sait :

A 16h 18, comme prévu, la tornade se déclencha.

Contrairement à ce que les médias, les habitants de la ville, et vous-mêmes, avaient pu croire, elle emporta définitivement la pollution mortelle qui régnait sur Washington… La brume ne reviendrait plus. Au même instant, partout dans le monde, les tornades blanches, programmées par le Professeur, nettoyaient la planète des miasmes de mort accumulés depuis des générations.
La seconde partie du programme était la régénération automatique de la couche d’ozone, entreprise aussitôt, qui allait permettre que vous vous promeniez à nouveau au soleil sans risque de mourir quelques mois plus tard.
Ensuite viendrait la purification de l’eau et des pluies …

Le Président vit le ciel devenir bleu. Il ne put retenir une larme. C’était la PREUVE que 3mi lui avait promise. Il serra la main de 3mi, longuement, sans un mot. Il était 16h 30


Et le Président entra à son tour dans le Monde de l’Un.


***

Le soir même, à 20h, le Professeur sortit sur la plage, ses livres sous le bras, en regardant le lac où des poissons d’argent s’ébattaient. Le ciel était bleu, le soleil doux pour la saison ; une brise pure faisait frémir les grands arbres verts.
Derrière lui venait 3mi. Souriant, il fredonnait une vieille chanson du XXème siècle.



FIN
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Publié dans Nouvelles et prose

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